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Un
colloque du Cercle d’études historiques
Nouvelles approches de la Question jurassienne
Hervé de Weck
Vingt-cinq ans après l'entrée en souveraineté de la République et Canton du Jura, de jeunes universitaires, nés après 1979, abordent d'une manière objective et distanciée l'histoire de la Question jurassienne, une approche nouvelle qui ne satisfait pas forcément les témoins-militants. David Joly, qui a présenté naguère à Saignelégier son mémoire de licence sur les projets de place d'armes aux Franches-Montagnes en sait quelque chose!
Le 23 octobre 2004, Claude Hauser et le Cercle d'études historiques de la Société jurassienne d'Emulation organisent à Delémont un colloque pour donner la parole à sept jeunes historiens qui ont consacré des mémoires de licence à des thèmes en relation avec la Question jurassienne. Emmanuel Gogniat a travaillé sur les Militants anti-place d'armes aux Franches-Montagnes, Gaël Rebetez sur l'internationalisation de la Question jurassienne par Roland Beguelin, Matthieu Baumgartner sur l'Association des amis du Jura libre, Emma Châtelain sur le discours du mouvement antiséparatiste, dont le 78% des membres sont protestants dans les années 1950-1960, Pierre-Yves Donzé qui a étudié l'attitude des industriels des six districts face à la Question jurassienne.
Projets de place d'arme aux Franches-Montagnes et en Ajoie
A deux reprises dans les années 1930, l’Association pour la défense des intérêts du Jura propose l’installation d’un camp militaire aux Franches-Montagnes pour soutenir une économie régionale sinistrée par la crise de déflation. Jean Gressot, conseiller national conservateur de Porrentruy, demande en 1946 au Département militaire fédéral de créer une place d’artillerie aux Breuleux, soulignant que ces terres sont peu productives; Virgile Moine, conseiller national radical, lui emboîte le pas. En 1947-1948, il y a le projet de place d’artillerie à Saignelégier. Le Département militaire fédéral ne pousse pas vraiment ces dossiers à cause de l’opposition des habitants des régions concernées.
C’est en 1955 qu’il s’intéresse à des domaines situés sur les communes de Lajoux, Les Genevez et Montfaucon et qu’il les acquière, ce qui suscite l’opposition farouche des Militants et d’une grande majorité des Francs-Montagnards, pas forcément antimilitaristes, mais hostiles à toute place d'armes dans leur région. Ce qui motive ces opposants, c’est un attachement à la terre et à la paysannerie traditionnelle, surtout le refus de perdre des terres agricoles. Ces motivations semblent relever d’une attitude qui était déjà celle de la Défense spirituelle avant et pendant la Seconde Guerre mondiale: la vision d’une Suisse agricole et agreste, alors que le pays vit surtout de l’industrie. Emmanuel Gogniat souligne qu'en 1956, l’opposition au projet de place d’armes est soutenue par le Gouvernement cantonal bernois et que les Militants ne voient pas favorablement les tentatives de récupération faites par le Rassemblement jurassien. Le clash des Rangiers en 1964, dont Paul chaudet et Virgile Moine sont les cibles, n’a pas pour but de favoriser la création d’un nouveau canton, mais de s’opposer à la création d’une place d’armes aux Franches-Montagnes.
Durant la discussion, un monsieur âgé intervient pour dire comme il est regrettable que la place d’armes de Bure ait diminué la production céréalière du village, lui faisant perdre des sommes importantes chaque année. Les 900 hectares de la place d’armes, qui devraient rapporter chacun … ( ?) francs privent l’économie jurassienne de … Il ne tient pas compte du fait que 300 hectares de terres dites de compensation sont loués à des paysans et que les 600 hectares, qui servent de terrain d’exercice, étaient le plus souvent de piètres terres agricoles, des pâturages, qui ont été achetées très bon marché. Grâce au remaniement, l'agriculture de la commune de Bure doit être plus rentable aujourd’hui que dans les années 1950…
Il y a deux différences fondamentales entre les projets de place d’armes aux Franches-Montagnes et en Ajoie. Sur le Haut plateau, seuls cinq propriétaires, dont deux hoiries de faible superficie, ont vendu du terrain au Département militaire fédéral. Pour les hoiries, il faut convenir que cette solution s'avérait le meilleur moyen de "régler le problème". En Ajoie, des centaines de propriétaires ont accepté de vendre des lopins, des «ficelles», car leurs biens fonciers sont dispersés et ils savent que la création de la place d’armes va entraîner un remaniement parcellaire. En Ajoie, les assemblées des communes directement concernées par le projet se prononcent favorablement, ce qui n’a pas été le cas aux Franches-Montagnes. Sur le Haut plateau, certaines décisions prises à main levée révèlent un déficit démocratique: pour que les ayant-droit puissent se prononcer en toute indépendance, il aurait fallu un vote à bulletin secret…
L'Association suisse des amis du Jura libre
L'Association suisse des amis du Jura libre, qui comprend des intellectuels et des notables non jurassiens politiquement marqués à droite, recrute surtout sur la riviera lémanique. Elle ne parvient pas vraiment à s'étendre dans les autres cantons romands. Lors du procès des membres du FLJ au Tribunal fédéral à Lausanne, ce sont des avocats vaudois et genevois, André Manuel et Raymond Nicolet, qui assurent leur défense. L’Association suisse des amis du Jura libre paie leurs honoraires. Puisqu'ils plaident la motivation politique, donc une motivation "honorable", ils demandent au RJ de s’engager plus nettement en faveur des prévenus, mais Roland Béguelin reste sceptique.
Un fossé de plus en plus large va se creuser entre le RJ et l'Association suisse des amis du Jura libre, dont les membres les plus dynamiques, conservateurs et attachés aux principes du fédéralisme suisse, ne peuvent accepter que Roland Béguelin exploite des thèses ethniques. Durant la période décisive des plébiscites, L'Association reste étrangement silencieuse. Sa renaissance en 1979, sous le nom de «Confédérés, amis du Jura» ne sera qu'un soubresaut avant sa disparition en 1987.
L’internationalisation de la Question jurassienne
Dès le lendemain du vote de juillet 1959, alors que beaucoup de monde croit que le Rassemblement jurassien va rendre les armes à las suite d’un cuisant échec, Roland Béguelin cherche à internationaliser la Question jurassienne afin de relancer le combat. Il s'agit pour lui de focaliser l'attention dans les pays voisins, principalement en France, sur les «injustices» dont est victime la «minorité ethnique» jurassienne. C'est dans des journaux ou des revues le plus souvent marqués politiquement à droite ou lors de conférences devant des auditoires a priori acquis à sa cause que Roland Béguelin stigmatise l'attitude du Canton de Berne et de la Confédération. Cette stratégie donne des résultats: elle crée de la peur au Conseil fédéral et dans son administration, car une telle internationalisation va à l'encontre des fondements d’une culture politique suisse caractérisée par la volonté de régler les problèmes à l'intérieur du pays, le souci de la neutralité et de l'indépendance du pays. Dans la Berne fédérale et cantonale, on se montre très méfiant face au voisin français lorsqu’il s’agit d’affaires qui relèvent de la sécurité de l'Etat.
Cette crainte - injustifiée - met en évidence, une fois de plus, des lacunes au niveau du renseignement stratégique. Les autorités auraient dû être au fait de l’impact des interventions de Béguelin et de l’attitude du Gouvernement français. L’impact sur l’opinion publique française des articles et des conférences du ténor séparatiste reste très faible, donc négligeable. Les Français très franco-centristes, qui ont l’habitude de vivre dans un Etat centralisé et unitaire, éprouvent les plus grandes difficultés à comprendre le fédéralisme de la Suisse, le système de démocratie semi-directe et les traditions qui en découlent. Le Gouvernement français, conscient du manque d’impact des thèses de Béguelin et de milieux de droite plus ou moins «sulfureux», ainsi que de l’existence d’autonomistes en Corse et en Bretagne, ne va pas s’engager, créant ainsi un précédent. De Gaulle, en voyage officiel au Canada, n'a pas encore lancé son fameux "Vive le Québec libre!" D’ailleurs, le Gouvernement gaulliste de la République ne répondra pas à une demande de soutien des opposants à la place d’armes de Bure qui lui demandent de ne pas accepter la présence de chars de combat à la frontière franco-suisse.
Une analyse comme celle de Gaël Rebetez devrait inclure des données touchant à l'impact des écrits et des conférence du tribun jurassien. Il en va de même pour le travail de Matthieu Jaccard et Clément Crevoisier qui traitent des rapports entre les artistes et la Question jurassienne. Si l'on sait que certains d'entre eux se sont beaucoup engagés dans le camp séparatiste, il faudrait montrer – sans vouloir mettre en doute leur valeur artistique - quel impact réel ils ont eu sur l'opinion et dans quelle mesure ils ont influencé la "foi", les choix des militants et des sympathisants. Ceux-ci lisaient-ils quotidiennement, comme une Bible, les œuvres d'Alexandre Voisard ou de Jean Cuttat? Serait-ce iconoclaste d'émettre une hypothèse? Les artistes se sont aussi engagés pour faire parler d'eux, mais c'est un tribun comme Roland Béguelin, les partis politiques et la presse régionale qui ont véritablement «façonné» les opinions dans le Jura bernois de l’époque.
H.W.