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Entretien
avec le capitaine Victor Hedinger 1
Engagement des gardes-frontière dans le Jura: criminalité transfrontalière et accords de Schengen
Question: Pouvez-vous faire un bilan chiffré du travail de vos gardes-frontière en 2004? Quelle a été l'opération la plus efficace? La plus spectaculaire?
Victor Hedinger: Un premier bilan peut être fait pour les mois de janvier à octobre 2004. Le nombre de personnes recherchées, de découvertes de biens volés et d'armes interdites se montent à 249 (258 en 2003). Les gardes-frontière du secteur Jura ont trouvé 19 documents falsifiés (19). Les dénonciations à la loi fédérale sur le séjour et l'établissement des étrangers s'élèvent à 311 (260). Nos agents ont dénoncé 421 (373) personnes en infraction à la loi sur les douanes et 201 (176) autres personnes pour avoir enfreint la loi sur la circulation routière. Si les chiffres laissent apparaître une certaine stabilité dans les domaines de la recherche de personnes et de biens volés, on constate une nette augmentation des dénonciations pour infractions envers la loi fédérale sur le séjour et l'établissement des étrangers. L'ouverture des frontières n'y est sans doute pas pour rien.
Question: Quelle a été l'opération la plus efficace? La plus spectaculaire?
V.H.: En date du 20 mars 2004, un particulier observe des mouvements suspects aux alentours d'un garage de Porrentruy et informe de suite la centrale de police. Une patrouille de gardes-frontière rattrape deux véhicules suspects en Haute-Ajoie. Il apparaît très vite que l'un des deux véhicules a été volé. Il s'agit d'une voiture de sport de grande valeur. Au moment de l'interpellation, les véhicules prennent la fuite en direction de la France par la frontière verte. En vertu d'un accord entre la Suisse et la France relatif à la coopération transfrontalière en matière judiciaire, policière et douanière, les gardes-frontière poursuivent les voleurs sur France et permettent ainsi à la gendarmerie française d'interpeller les auteurs de ce grave délit. Ce cas démontre l'excellente collaboration qui existe entre les organes policiers et douaniers suisses et français.
Question: Quel est le nombre de gardes-frontière dont vous disposez?
V.H.: Malheureusement, l'effectif de notre personnel est en baisse depuis 2002. C'est un constat pour toute la Suisse romande. Les restrictions budgétaires imposées à la Confédération auront encore un effet direct sur le Corps des gardes-frontière: sur un effectif total de 2000 agents pour toute la Suisse, environ 150 places de travail passeront à la trappe. Cela signifie en clair: moins de contrôles effectués et moins de présence des gardes-frontière aux frontières. Le recrutement de jeunes gardes-frontière va donc diminuer ces prochaines années afin d'éviter des licenciements. Tout le monde parle de sécurité, mais les moyens pour l'assurer sont sans cesse diminués. Au plan de l'équipement, le nouveau système de transmission Polycom sera opérationnel dans le secteur Jura dès la fin 2004. Il remplace une installation désuète des années 80 qui n'offrait aucune possibilité de cryptage.
Question: Dans votre secteur, la criminalité transfrontalière, le trafic de drogues ont-ils augmenté depuis 2002?
V.H.: Sans nul doute. Lorsque les magasins de chanvre ont été ouverts et tolérés en Suisse, une forte augmentation de l’exportation illégale de cannabis s’est fait sentir à la frontière. Peu de temps après l’abolition du visa d’entrée obligatoire pour les ressortissants roumains, une vague de cambriolages et de contrebande en tout genre a déferlé sur notre pays.
Avec l’élargissement de la Communauté européenne à certains pays de l’Est et en raison des facilités de contrôle (abolition des visas d’entrée) réservées à leurs ressortissants, il est certain que ces prochaines années les franchissements illégaux de la frontière et autres activités criminelles seront en extension. L’attrait des pays dits «riches» engendre un déplacement important de population à la recherche d’un avenir plus prometteur. Hélas, la criminalité fait partie du voyage.
Question: La situation est-elle inquiétante?
V.H.: A terme, la diminution des effectifs du Corps des gardes-frontière pourra mettre à mal l’équilibre entre les moyens pouvant être engagés et l’augmentation prévisible de la criminalité. La sécurité totale de nos agents engagés sur le terrain ne peut être garantie. Le comportement dangereux et aléatoire de certains criminels est un risque que nous courons tous les jours. Seuls une solide formation, une prise de conscience du potentiel criminel et un souci constant de protection peuvent éviter une issue tragique en cas d’agression.
Question: Y a-t-il une différence entre Genève ou Bâle et le secteur «Canton du Jura»?
V.H.: Pour les malfrats, le Jura est une région campagnarde qui ne présente pas, et de loin, tous les atouts des grandes villes. Par contre, il offre d’innombrable possibilités de cachettes et son rôle de terrain d’étape et de transit est indéniable.
Question: Y a-t-il à Belfort, Montbéliard ou Mulhouse un banditisme similaire à celui de Lyon qui pose problème à vos collègues à Genève ?
V.H.: Les villes françaises de Belfort, Montbéliard et Mulhouse n’ont, pour l’instant, pas encore les problèmes cités plus haut ou du moins pas dans les mêmes mesures. La radicalisation de la violence ne s’y est encore pas développée. La plupart des cas de résistance active à l’encontre les gardes-frontière du secteur Jura ne sont pas à mettre sur le compte des résidents de ces grandes villes. Les ressortissants des pays de l’Est se taillent la part du lion.
Question: Concrètement, comment collaborez-vous avec la police jurassienne? Y a-t-il eu des changements depuis 2002? Existe-t-il une forme de collaboration avec la gendarmerie nationale et les douanes françaises?
V.H.: La Centrale d'engagement du secteur Jura est rattachée à la Centrale des télécommunications de la police depuis le 6 janvier 2003. La collaboration entre les deux corps est définie par un accord. Les avantages de ce rapprochement sont apparus immédiatement. Les informations circulent nettement plus vite et les succès ont été immédiats. La collaboration avec la gendarmerie jurassienne est excellente. En ce qui concerne les autorités françaises, l'accord de Berne déjà cité fixe les limites de la collaboration transfrontalière avec nos voisins. Les demandes de renseignements passent obligatoirement par le Centre de coopération police et douane (CCPD) situé sur l'aéroport de Genève.
Question: Quelle est la perception des accords de Schengen chez vos gardes-frontière ?
V.H.: Les accords de Schengen prévoient une collaboration plus étroite dans la lutte contre la criminalité. L'accès au Système informatisé de Schengen (SIS) est un moyen supplémentaire pour une exécution optimale de nos tâches à la frontière. Les gardes-frontière l’ont bien compris. Quant à la transposition concrète de ces accords à la frontière, on peut dire que les modalités des contrôles seront adaptées, mais les contrôles du trafic transfrontalier subsisteront.
Question: Y a-t-il eu une évolution depuis le début de l’année? Beaucoup de gardes-frontière nourrissaient de fortes craintes.
V.H.: La nouvelle loi sur les douanes est sous toit. En comparaison avec celle de 1925, elle ancre bien plus profondément nos compétences en matière de police de sécurité. Elle légitime durablement les tâches policières que nous exécutons depuis plusieurs années. Le Rapport final USIS légitime et conforte le travail des gardes-frontière aux confins de notre pays. Il permet non seulement de poursuivre nos tâches à la frontière mais également de conserver nos places de travail. Un soulagement certain a été ressenti dans toutes les catégories de personnel.
Question: Quelle est la perception de l’avenir auprès de vos collègues?
V.H.: Les agents du Corps des gardes-frontière perçoivent l’avenir de la profession avec confiance mais se préparent instinctivement à subir des changements fondamentaux dans leur vie quotidienne. Comme dans le passé, ils contribueront considérablement au maintien de la sécurité des habitants de notre pays.
1. Chef de secteur