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Camerone 


Situation générale
 
Mexique, début des années 1860. Deux clans se disputent le pouvoir les armes à la main: celui, libéral, de Benito Juarez, celui, conservateur, du général Miramon. Les résidents européens, français, anglais mais surtout espagnols sont victimes de l'anarchie ambiante. Ils sont spoliés voire tués. Plus encore, le Mexique a des dettes envers l'Angleterre, l'Espagne et la France et ne prend pas le chemin de les honorer. En plus de ce contentieux financier, l'empereur Napoléon III s'inquiète de la puissance montante des Etats-Unis. Il voudrait faire un contrepoids à cette nation anglo-saxonne et protestante. En 1860, Juarez parvient à chasser Miramon de Mexico. Plusieurs Français sont massacrés et les créances européennes ne sont toujours pas remboursées. Le 31 octobre 1861, l'Angleterre, l'Espagne et la France signent à Londres une convention en vue d'exiger le remboursement des sommes dues et la protection des Européens. A titre de garantie, les trois puissances européennes se mettent d'accord pour occuper des forteresses mexicaines: La Vera-Cruz (Veracruz de nos jours) sur le littoral atlantique, Cordoba, Orizaba sur la route La Vera-Cruz - Mexico et Tehucan un peu plus à l'intérieur du pays. Faute de mieux, Juarez accepte cette occupation partielle et provisoire. Le corps expéditionnaire initial compte 2500 Français, 7000 Espagnols et 700 Anglais. Très vite, la France augmente son contingent et se retrouve seule, l'Angleterre et l'Espagne s'étant empressées de rapatrier leurs soldats.
 
 
La campagne
 
Les premiers éléments débarqués à La Vera-Cruz au début de 1862 se portent sur la capitale Mexico. Sur leur route, ils sont bloqués devant Puebla qu'il ne parviennent pas à enlever. On est loin de la promenade militaire qu'annonçaient certains politiques (déjà ?). Le peuple mexicain dans sa majorité se dresse contre le régime que veut lui imposer la France. La guérilla fait rage presque partout. Il faut des renforts. Le général Forey, nommé commandant en chef, se retrouve à la tête de 30000 hommes. Début janvier 1863, deux bataillons de sept compagnies, soit 2000 homms, s'embarquent à Oran pour le Mexique. A peine débarqué, le Régiment étranger s'est vu prescrire de tenir l'axe menant de La Vera-Cruz, au fond du golfe du Mexique, à Chiquihuite en limite des Terres Chaudes. Ces Terres Chaudes sont une vaste plaine s'élevant progressivement depuis l'océan. Elle est recouverte de hautes herbes, piquetées de cactus géants et de bouquets d'arbres. En cette zone tropicale, le climat est malsain, l'eau rarement potable. Le vomito negro, une forme locale de la fièvre jaune, fait des ravages chez les nouveaux arrivants. Le colonel Jeanningros a ventilé ses compagnies à La Vera-Cruz et dans les petites bourgades du parcours: Tejeria, La Soledad, Paso Del Macho. Il dispose ainsi d'éléments capables de battre la campagne de part et d'autre de l'axe et de fournir des détachements d'intervention au profit des colonnes montant sur Puebla.
 
Le 29 avril 1863, le colonel Jeanningros apprend à son QG de Chiquihuite qu'un lourd convoi est en route pour Puebla. Fort de 60 voitures et 150 mulets, escorté par deux compagnies de Légion et emmenant des pièces d'artillerie, des vivres, des médicaments et 4 millions en pièces d'or, il vient d'arriver à La Soledad. Il lui reste encore 50 kilomètres à parcourir pour atteindre Chiquihuite. Le convoi n'est pas passé inaperçu depuis son départ. Le colonel Milan, commandant des troupes mexicaines des Terres Chaudes, en connaît la valeur et il est résolu à s'en emparer. Il réunit pour ce faire 800 cavaliers et un millier de fantassins. Le colonel est un chef consciencieux. Il sait que deux de ses compagnies protègent le convoi. Une autre est stationnée à mi chemin, à Paso Del Macho. Il ne veut rien négliger. Comme la région est loin d'être sûre, il décide d'envoyer des éclaireurs au-devant des arrivants. La 3e compagnie est désignée pour cette mission. Les maladies ont fait des ravages dans la 3 qui ne peut aligner que 62 hommes sans aucun officier. Le capitaine Danjou, adjudant-major du 1er bataillon, se porte volontaire pour prendre le commandement de la 3. Deux sous-lieutenants se présentent également: Maudet, porte drapeau et Vilain, officier payeur.Le capitaine Danjou est un saint-cyrien de trente-cinq ans et a de belles campagnes derrière lui, l'Algérie, la Crimée, Magenta. Ayant perdu sa main gauche suite à un accident de tir, il l'a faite remplacée par une main en bois articulée qui lui a valu le sobriquet de Main de Bois.
 
 
La mission
 
Le 29 avril 1863 vers 2300, la 3e compagnie, 3 officiers, 62 sous-officiers et légionnaires, quitte Chiquihuite à pied. Les nationalités sont diverses. La compagnie compte des Polonais, des Allemands, des Belges, des Espagnols, des Italiens et des Français. Les légionnaires portent la tenue d'été, petite veste bleue, pantalon de toile et sombrero du pays afin de se protéger du soleil. Ils sont armés de la carabine Minié, modèle 1857, calibre 17 mm, avec sabre-baïonnette. Deux mulets transportent les munitions et les vivres. Les légionnaires ne sont pas mécontents de cheminer de nuit. Ils évitent ainsi la chaleur moite du jour. Ils ne se doutent pas qu'ils sont épiés et que des émissaires sont partis avertir le colonel Milan qu'un détachement a quitté Chiquihuite et progresse sur la piste en direction de La Soledad.
 
A 0200, la 3 atteint Paso Del Macho où stationne une autre compagnie de la Légion. Son chef, le capitaine Saussier, propose à Danjou de lui donner une section de renfort. "Merci, c'est inutile. Envoyez-la seulement si vous entendez tirer" répond Danjou. Hélas, Saussier n'entendra pas la fusillade à cause du vent contraire. La 3 repart. Vers 0500, elle a parcouru une bonne vingtaine de kilomètres et arrive au hameau de Cameron (les Français l'ortographieront Camerone). Ce hameau est abandonné. La guerre est passée par là. Les masures sont vides et délabrées. Seul le bâtiment principal à tuiles rouges d'une hacienda paraît à peu près intact. Il est situé sur le bord droit à la sortie de Camerone. Passé Camerone, la route file avec des sous-bois de part et d'autre. La 3 progresse en sécurité avec une section déployée en tirailleurs de chaque côté. Elle poursuit encore quelques kilomètres jusqu'à Palo Verde. Ce hameau également abandonné est le site que Jeanningros a fixé à Danjou comme ultime étape de reconnaissance. Danjou décide d'y faire halte pour se reposer de la nuit de marche. Les hommes ramassent du bois pour les feux et remplissent les marmites pour faire du café.
 
A 0710, une sentinelle déclenche l'alerte. Un nuage de poussière se distingue à l'horizon. Danjou identifie des cavaliers mexicains avec sa longue-vue. En quelques instants, la compagnie est l'arme au pied, baïonnette au canon. Danjou l'ignore, mais cette apparition n'est pas innocente. Milan, informé de l'existence de ce détachement qui se porte au-devant du convoi qu'il veut attaquer, entend l'éliminer. La compagnie a serré les rangs. Quelques temps, les légionnaires font mouvement pour s'opposer aux Mexicains, mais ceux-ci cavalcadent à distance, un peu au Nord de la route. Ne souhaitant pas se disperser dans les sous-bois aux vues limitées, le capitaine regagne la route tout en revenant en arrière. Le terrain s'éclaircit, il y verra plus clair. La compagnie dans son déplacement s'est rapprochée de Camerone. A courte distance des maisons, un coup de feu claque. Un homme tombe, preuve de la présence proche de l'ennemi. Avec prudence, Danjou fait aborder l'hacienda, puis les masures un peu plus éloignées. Brusquement les cavaliers mexicains réapparaissent à moins de trois cents mètres. Danjou ordonne de former le carré. Les Mexicains sont environs trois cents. Les légionnaires ne sont que soixante, prêts à faire feu. A cent mètres, les cavaliers déclenchent leur charge de deux côtés pour prendre les Français en tenaille. Ils se précipitent en hurlant, brandissant leurs sabres. Les voici à cinquante pas. Au commandement, le feu de salve brise leur élan. Les chevaux s'affaissent. Les suivants s'abattent à leur tour sur les hommes et les montures précipités au sol. Calmement, les légionnaires ajustent tous ceux qui tentent d'avancer encore. Leur tir a raison des plus déterminés. Le chef des Mexicains a compris son échec et ordonne le repli. La 3 a remporté un succès, mais il a une contrepartie dont l'incidence pèsera lourd: les deux mulets, porteurs des munitions, des vivres et de l'eau ont rompu leurs attaches et déguerpi, effrayés par le bruit du combat. Les légionnaires n'ont plus de réserves de cartouches et leurs bidons sont vides. Le temps a manqué pour les remplir.
 
Pour mieux faire face au prochain assaut, Danjou ordonne de passer de l'autre côté de la route, côté hacienda. Il est maintenant 0830. Le soleil est haut, la chaleur lourde et les bidons sont vides. A cette heure, tout est encore possible. Danjou pourrait faire retraite. Paso Del Macho n'est qu'à une dizaine de kilomètres. La garnison, à la fusillade, viendrait à la rescousse. Mais le capitaine connaît sa mission: protéger le convoi. En se repliant, il laisserait le champ libre à l'ennemi et le site de Camerone est favorable à une embuscade. Mieux vaut donc le tenir. Les légionnaires se retranchent donc dans l'hacienda. Cette hacienda, théâtre principal des combats, est en fait un assez large ensemble. L'haciende elle-même est un bâtiment à un étage accolé à la route. Derrière, un vaste enclos carré, le corral. Ce corral est destiné à héberger les bêtes et est clos par un mur d'enceinte, percé de deux ouvertures principales, qui par endroits soutient des hangars et appentis. Tous ces bâtiments sont en piteux état. Du matériel divers, de vieux madriers traînent de-ci de-là. Ils serviront aux légionnaires pour se barricader. Les cavaliers mexicains ont eu la même idée que Danjou. Certains occupent déjà le bas de l'hacienda, mais une pièce est encore vide. Quelques légionnaires s'y installent tandis que les autres, suivant les ordres de Danjou, se postent dans les divers hangars du pourtour du corral. Le sergent Morzycki parvient à se glisser sur le toit de l'hacienda. De ce perchoir, il observe les abords et rend compte à son capitaine de ce qu'il voit. La petite troupe se sent solide, mais il y a deux points noirs: pas d'eau et peu de munitions. Une soixantaine de cartouches par homme. Il fait toujours plus chaud. L'intérieur de l'hacienda est une étuve. Il est maintenant 0900 passé. Autour de la 3, les Mexicains se montrent de plus en plus agressifs. Les coups de feu ne cessent de crépiter.
 
Vers 0930, un parlementaire se présente avec un drapeau blanc. Il parle parfaitement le français: "Vous allez vous faire tuer pour rien, nous sommes trop nombreux. Rendez-vous, le colonel Milan vous promet la vie sauve !" La réponse négative de Danjou est catégorique. Le feu reprend alors avec force chez les Mexicains. Sous cette grêle de balles, des hommes mal protégés ou trop à découvert pour mieux riposter tombent.
 
Vers 1100, Danjou, se rendant à l'un de ses postes de combat défendant les portes d'accès, est frappé en pleine poitrine. Il expire peu après. Le sous-lieutenant Vilain prend le commandement. Midi. Des sonneries de clairons se distinguent dans le lointains. Serait-ce des amis ? Mais des roulements de tambours arrivent sans équivoque. Il s'agit de l'infanterie mexicaine. Un millier de fantassins renforcent les centaines de cavaliers d'origine et dont plus d'un à mordu la poussière. La pression mexicaine augmente encore.
 
1400. Vilain est touché d'une balle au front. Le sous-lieutenant Maudet prend à son tour le commandement. Les effectifs diminuent. Les rescapés ont faim et soif. Les Mexicains ont allumé des feux de paille. La fumée est suffocante et s'ajoute à la chaleur. Lorsqu'un camarade tombe, son voisin se penche et vide ses poches pour récupérer ses cartouches. L'après-midi se déroule ainsi, sans répit.
 
A 1750, le sergent Morzycki, le brave qui de son toit renseignait Danjou, est tué. Apprenant sa mort, Maudet est sans illusion: "Un de plus. Ce sera bientôt notre tour." A 1800, ils ne sont plus que cinq avec une cartouche chacun. Maudet commande: "Vous ferez feu à mon commandement. Nous chargerons ensuite à la baïonnette. Vous me suivrez !" Les Mexicains ne sont qu'a quelques pas. Maudet s'élance suivi par les siens. Les Mexicains tirent. Maudet s'effondre. Le légionnaire Cateau qui avait voulu le protéger tombe devant lui. Ils ne sont maintenant plus que trois. Les légionnaires Wensel et Constantin, commandés par le caporal Maine. Un officier mexicain s'interpose: "Messieurs, rendez-vous !" Maine répond en espagnol: "Nous nous rendrons si on nous laisse nos armes et si l'officier s'engage à faire soigner le sous-lieutenant Maudet." L'officier réplique: "On ne refuse rien à des hommes comme vous." Le colonel Milan a suivi l'action. Il voit venir vers lui les trois légionnaires titubants, visage noirci et s'exclame "Ce ne sont pas des hommes mais des démons !"
 
 
Conclusion
 
En combattant avec tant de bravoure et dans un esprit de sacrifice, les légionnaires ont mobilisé toutes les forces mexicaines qui de ce fait n'ont pas pu attaquer le convoi qui est passé. La mission est remplie. D'autres légionnaires blessés ont été relevés par les Mexicains. Correctement soignés, vingt-huit survivront. Au total, trois officiers, 29 sous-officiers ou légionnaires ont été tués, sur les 65 de la 3e compagnie du Régiment étranger. Quatre ont disparu.
 
Napoléon III décida que le nom de Camerone serait inscrit sur le drapeau du Régiment étranger. L'inscription Camerone 1863 se retrouve aujourd'hui sur tous les drapeaux et étendars de la Légion.
 
La main articulée du capitaine Danjou a été emmenée par un Mexicain et récupérée en 1865. Une ferveur pieuse l'entoure et l'accompagne. Cette glorieuse relique est transférée à Sidi-Bel-Abbès. En 1962, elle partira pour Aubagne.
 
Cette main articulée a pris rang de symbole. Celui qui la portaint après sa mutilation aurait pu renoncer aux vicissitudes militaires. Dominant son infirmité et son handicap, il avait poursuivi son métier de soldat. Cette persévérance l'a conduit à connaître, en chef, la mort des braves.
 
Chaque année, le 30 avril, anniversaire de Camerone, cette main est présentée sur le front des troupes. Elle est portée par un ancien légionnaire regardé comme un des plus valeureux. Porter la main est l'insigne honneur que la Légion réserve à l'un des siens. Escorté de deux compagnons choisis eux aussi parmi les plus valeureux, le dignitaire remonte lentement la célèbre voie sacrée menant au monument aux morts. De grands noms, à jamais célèbres à la Légion ont porté la main.
 
La suite de l'histoire de la Légion est remplie d'autres Camerone.
 
 
 
Récit tiré de l'ouvrage Histoire de la Légion de Pierre Montagnon et adapté par Bertrand Mollier.
 
 
 

  

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