La seconde guerre
du Golfe
1990
- 1992
des
causes à l'invasion du Koweit
Causes historiques du
conflit
L'Irak n'est pas un état
historique, il n'a pas de frontières
naturelles et son peuple n'a aucune
homogénéité, ni
religieuse ni culturelle. Parmi ses
18 millions d'habitants, les Arabes
représentent 72%, les Kurdes
22%, les Turcs et autres ethnies 6%.
Les musulmans représentent 97%
de la population, mais sont divisés
en chi'ites (51%) et sunnites (46%).
Ces deux grands sectes rivales partagent
l'Islam depuis la mort du Prophète.
La naissance de l'Irak en tant qu'Etat
remonte à la Première
Guerre mondiale. Pour vaincre les Turcs,
alliés de l'Allemagne impériale,
les Anglais avaient fait miroiter à
un prince hachémite de la péninsule
arabe (Hussein, émir du Higiaz)
un grand trône arabe, dont les
frontières s'étendraient
du golfe persique à la méditerranée.
Mais, en mai 1916, les accords secrets
Sykes-Picot organisaient une partage
différent des provinces arabes
de l'Empire Ottoman: la Syrie et le
Liban à la France, la Mésopotamie
et la Palestine à la Grande-Bretagne.
Lorsque qu'en 1919, Fayçal, fils
d'Hussein et fraternel compagnon de
Lawrence d'Arabie dans la guérilla
des années précédentes,
se rendit maître de Damas et se
fit proclamer roi, les Français
débarquèrent en Syrie
pour réclamer le prix du partage.
Pour ne pas décevoir les attentes
des alliés hachémites,
la Grande-Bretagne reconstruit de quelques
traits de crayon la carte du Moyen-Orient.
Fayçal reçut un domaine,
l'Irak, qui réunissait les provinces
ottomanes de Bagdad, de Bassorah et
de Mossoul. Le frère de Fayçal,
Abdallah, obtint aussi un émirat,
la Transjordanie, qui séparait
la Palestine des territoires à
l'Est du Jourdain. Elle se réserva,
enfin, la Palestine du Jourdain à
la mer, et naturellement établit
son protectorat sur les Etats octroyés
aux deux frères. Pour délimiter
l'Irak et l'Iran, la Grande-Bretagne
choisit la frontière historique
entre l'Empire Ottoman et l'Empire Perse;
pour le délimiter de la Turquie,
on choisit la frontière administrative
qui séparait la province de Mossoul
des autres provinces ottomanes. Quant
aux autres délimitations, ce
fut la règle du géomètre
qui les établit.
Voilà donc les frontières
établies entre une tasse de thé
et un verre de whisky et dont Winston
Churchill dit que cela sentait beaucoup
plus le whisky que le thé. Les
limites de l'Irak avaient d'ailleurs
une importance toute relative, puisque
la Grande-Bretagne exerçait ses
droits des deux côtés de
la frontière. Son protectorat
sur le Koweit remontait à 1899
et cela lui donnait depuis longtemps
le droit de participer à l'exploitation
des richesses pétrolières
de la région, ainsi qu'un droit
de regard sur les événements
du golfe et sur le glacis méridional
russe. De toutes les créations
artificielles imaginées par la
Grande-Bretagne pour se garantir le
contrôle d'une bonne partie des
provinces arabes de l'Empire Ottoman,
l'Irak se montra rapidement la plus
rebelle et imprévisible. Pour
gouverner son Etat le roi Fayçal
s'appuya sur la minorité sunnite,
ce qui ne fit qu'accentuer les contrastes
avec la majorité chi'ite. Lorsqu'il
mourut, un an après la fin du
protectorat britannique et l'entrée
du pays dans la Société
des Nations, ce fut son fils Ghazi qui
lui succéda, suivi de Fayçal
II. Mais en 1936, après des accrochages
ethniques au Nord du pays, l'Irak eut
son premier proconsul militaire, le
général Sidqi, une sorte
de héros national qui avait réprimé
durement la révolte d'une minorité
chrétienne, les Assin. Accueilli
par des arcs de triomphe décorés
d'horribles symboles (melons tachés
de sang transpercés de poignards),
Sidqi obligea le roi à accepter
un "changement de garde" et
obtint la charge de chef d'etat-major.
Ainsi fit son apparition au sommet de
l'Etat, une nouvelle caste politico-militaire
dont l'idéologie était
nationaliste, antibritannique et modernatrice,
fortement ressemblant aux régimes
totalitaires européens. Lorsque
la Seconde Guerre Mondiale éclata,
la faction la plus fascisante et autoritaire
de la classe dirigeante irakienne prit
le pouvoir et appela à l'aide
les puissances de l'Axe.
Les Anglais occupèrent
Bassorah, mais l'Allemagne hésita
avant de s'engager à fond dans
une aventure qui l'aurait distraite
du théâtre russe et européen.
Quant à l'Italie, elle se limita
à l'envoi de quelques avions. Peu
de semaines après, les Anglais
marchèrent sur Bagdad et reprirent
le contrôle du pays. Depuis lors
et jusqu'en 1958, l'Irak fut donc, à
l'intérieur de l'orbite anglaise,
la "cinquième colonne"
de l'arabisme pro-occidental, dans un
monde où les slogans anti-impérialistes
et anti-sionistes devenaient de plus
en plus l'idéologie des nouvelles
classes dirigeantes. Pendant que Nasser
prenait le pouvoir en Egypte, l'Irak,
grâce à Nuri es-Said, un
vieux premier ministre aux sympathies
britanniques, concluait en 1954 avec
l'Iran et la Turquie une alliance politico-militaire.
Cette alliance prolongeait le déploiement
antisoviétique de l'OTAN au Proche-Orient
et ouvrait la route à l'expédition
anglo-française de Suez deux
ans plus tard.
1958 l'Irak lâche
l'occident
En 1958, l'Irak se précipita
une fois de plus dans la guerre civile.
Comme en 1936, les militaires guidés
par le général Kassem
organisèrent un coup d'Etat.
Mais, au lieu de prendre le pouvoir
en laissant intactes les institutions,
ils massacrèrent le roi, sa famille
et Nuri es-Said et proclamèrent
la république. Les jours suivants,
un corps expéditionnaire américain
(10000 hommes) fut envoyé à
Beyrouth et 2500 paras anglais s'installèrent
à Amman en Jordanie. La crise
dura peu. Mais la date du 14 juillet
1958 marqua un tournant. L'Irak ne fut
plus l'alliée de l'occident et
devint peu à peu un compagnon
de voyage de la politique soviétique.
L'irrésistible
ascension de Saddam Hussein
Un homme nouveau apparaît
dans le parti Baas au pouvoir. Il s'appelle
Saddam Hussein, il est né en
1937 près de Takrit sur le fleuve
Tigre, en territoire sunnite, à
160 kilomètres au Nord de Bagdad.
La légende familiale dit qu'il
aurait passé son adolescence
chez un oncle qui avait participé
au coup fascisant de 1941 et qui avait
tiré de cette expérience
une haine viscérale pour l'impérialisme
britannique. Nourri par les souvenirs
de son oncle, Saddam Hussein devient
membre du parti Baas à 21 ans.
Il participe à un attentat manqué
contre Kassem, se réfugie en
Egypte et en Syrie puis revient à
Bagdad en 1963 au moment où un
groupe d'officiers de Baas renverse
le régime et tue son leader.
Il n'a que 26 ans mais les traits essentiels
de son caractère sont désormais
évidents. Il est violent, têtu
et cruel. C'est lui qui interroge et
torture les prisonniers politiques dans
le palais où le roi Fayçal
et sa famille furent assassinés.
Son efficacité et ses capacités
lui ouvrent les portes du Commandement
régional de Baas, une sorte de
politburo qui organise la stratégie
politique du parti.
C'est ainsi que débute
l'irrésistible ascension de Saddam
Hussein. En 1966, tandis que le Baas
est à nouveau opposant au régime,
il en crée la police secrète.
En 1968, dès le retour du parti
Baas au pouvoir, il devient le numéro
deux du régime, sous la présidence
de Ahmad Hassan al-Bakr. En 1979, il
prend sa place et s'installe au sommet
de l'Etat.
Le reste - l'attaque de l'Iran,
l'usage d'armes chimiques, le massacre
des Kurdes, les énormes achats
d'armes sur tous les marchés
du monde, la construction d'un réacteur
nucléaire détruit par
l'aviation israélienne, la construction
chimérique d'un canon nucléaire,
la pendaison d'un journaliste anglais
coupable d'une excessive curiosité
professionnelle, le contentieux financier
et territorial avec le Koweit, l'invasion
de l'émirat -, appartiennent
à l'actualité des dernières
années.
Iran contre Irak
Il convient de se demander
si l'on peut dessiner à partir
de ces données les grandes lignes
d'une politique. En d'autres termes:
quelles sont les intentions et les buts
pour lesquels Saddam Hussein a traîné
le pays dans une guerre qui a duré
onze ans et qui s'est terminée
par la libération du Koweit.
La révolution islamique
à Téhéran a représenté
certainement une menace pour le régime
de Bagdad. Outre leur différence
- l'Irak de Saddam est laïque et
modernisateur, l'Iran des ayatollahs
et chi'ite, fondamentaliste et théocratique
- les deux pays avaient les raisons
les plus anciennes pour se haïr.
L'Iran disposait d'une cinquième
colonne chi'ite à l'intérieur
du régime irakien et l'Irak,
de son côté, pouvait soulever
les minorités arabes et kurdes
contre l'hégémonie perse
et chi'ite des ayatollahs. La guerre
a éclaté en septembre
1980, lorsque que Saddam Hussein a agressé
par surprise l'Iran.
Après avoir déclaré
préalablement son plan aux Soviétiques,
il a attaqué, convaincu de pouvoir
exploiter rapidement la faiblesse, l'instabilité
et l'isolement du régime iranien.
Il l'a fait probablement en pensant
que rien n'aurait plus valorisé
le régime et la nation irakienne
qu'un rapide triomphe militaire. Mais
la guerre dura huit ans et fur la plus
atroce et la plus sanglante de la région.
Finalement Saddam Hussein a eu de son
côté, au fur et à
mesure de la progression du conflit,
l'alliance tacite de tous ceux (Etats-Unis,
URSS, pays arabes du Golfe et quelques
pays d'Europe occidentale) auxquels
la révolution islamique inspirait
les plus vives préoccupations.
Financé par les Etats
arabes, armé par les Soviétiques
et par de grandes industries d'armes
de l'Occident, Saddam Hussein est devenu
le chef de l'Etat le plus puissant et
le plus endetté de la région.
On calcule qu'entre 1982 et 1989, l'Irak
a importé plus de 30 milliards
de dollars d'armes et qu'il a dépensé
pour l'armement une somme égale
à 50 % du produit intérieur
brut. On calcule aussi qu'au cours des
cinq dernières années
précédant l'invasion du
Koweit les achats irakiens ont représenté
9 % du chiffre mondial. Les fournisseurs
de l'Irak ont été l'URSS
(40 %), la Chine (13 %) et les pays
de l'Europe occidentale (15 %), parmi
lesquels la France a eu la part du lion.
L'Irak a pu faire face à
ses dépense grâce au pétrole
et aux prêts des autres pays arabes,
notamment le Koweit !
Invasion du Koweit
Cette longue guerre a eu une
autre conséquence: rendre le
régime de Saddam Hussein de plus
en plus oppresseur, cruel, policier,
ambitieux. Tandis qu'il sacrifie ses
sujets dans de sanglantes batailles
et qu'il purge l'appareil politique
et administratif de l'Etat, Saddam Hussein
donne à l'Irak un passé
impérial fictif, s'autoproclame
le descendant de Nabuchodonosor, revendique
l'héritage juridique du grand
Hammourabi, s'entoure d'officiants qui
mettent en scène avec des rites
de plus en plus mirobolants le culte
de sa personnalité.
La guerre contre l'Iran terminée,
avec un million de mort et une victoire
apparente, il se met à envisager
immédiatement d'autres entreprises.
Pour effacer les dettes, pour acquérir
de nouvelles sources de revenus pour
prouver la puissance et le prestige
qu'il croit avoir conquis avec sa "victoire"
sur l'Iran, pour s'ouvrir une meilleure
voie vers la mer et pour affirmer son
hégémonie politique et
militaire dans la région du Golfe,
Saddam Hussein attaque le Koweit au
cours de l'été 1990. Ce
n'était pas la première
fois que l'Irak tentait de s'approprier
l'émirat. Kassem avait déjà
essayé en juin 1961, mais les
Anglais, débarqués dans
le Golfe avec un petit corps expéditionnaire,
avaient clairement laissé entendre
au dictateur irakien qu'ils n'auraient
pas toléré l'agression.
Kassem avait ainsi dû stopper
ses élans puisque d'autres pays
arabes (Egypte, Arabie Séoudite,
Iran) avaient appuyé l'émir
du Koweit. Pour cette nouvelle tentative,
Saddam Hussein avait besoin d'un prétexte.
Différentes raisons seront invoquées:
remboursement des dettes de guerre,
exploitation des puits de frontière,
prix du pétrole, prétextes
qui seront d'ailleurs écartés
au moment de l'action. Comme Kassem,
il finit par soutenir que le Koweit
était, historiquement, une province
irakienne. Il faisait allusion au fait
que l'Emprire ottoman, dans la tentative
d'affirmer sa propre souveraineté
sur le Koweit, l'avait formellement
annexé à l'une de ses
trois provinces, celle de Bassorah,
avec laquelle les Anglais avaient dessiné,
après le Première Guerre
mondiale, l'Etat irakien. Mais Saddam
Hussein oubliait expressément
que les Turcs avaient toujours exercé
sur le Koweit un contrôle intrinsèque
et qu l'Irak était, en tout état
de cause, une création politique
récente.
Comme la crise avec l'Iran
onze ans auparavant, il choisit soigneusement
son heure en tenant compte de la situation
internationale. Ils savait que les événements
de 1989 avaient affaibli l'URSS et que
l'Irak ne pouvait compter, comme par
le passé, sur la protection d'un
puissance mondiale. Mais il était
convaincu que la fin de la guerre froide
lui donnerait une plus large possibilité
de manoeuvre. La conquête du Koweit
n'aurait pas pu être tentée
auparavant: cela aurait soulevé
d'un côté l'opposition
des Etats-Unis qui n'aurait pas toléré
qu'un allié de l'URSS devienne
la puissance dominante du Golfe et de
l'autre l'Union Soviétique qui
aurait retenu Saddam Hussein, ne voulant
pas être concernée par
un conflit mondial suscité par
les simples ambitions d'un Etat vassal.
Maintenant, dans des circonstances totalement
différentes, l'opération
devenait possible.
Le fait accompli
A l'aube du 2 août 1990,
les chars irakiens traversent la frontière
et s'approprient l'émirat.
Pour l'Amérique de
Georges Bush sénior, la fin de
la guerre froide contient la promesse
d'un nouvel ordre mondial dont les Etats-Unis,
par leur force morale et matérielle,
seraient les artisans. C'est le rêve
de Wilson et de Roosevelt à portée
de la main, après quarante ans
au cours desquels les USA ont continuellement
trouvé sur leur route les desseins
et les ambitions d'une puissance hostile.
Saddam Hussein interprète l'année
1989 comme une possibilité de
modifier à son avantage l'équilibre
de la région. Bush y voit plutôt
la possibilité de réaliser
enfin le grand dessein international
que l'Amérique poursuit depuis
son entrée dans le premier conflit
mondial. Dans le choc entre ces deux
manières de penser, il y a les
germes de la guerre qui débutera
cinq mois plus tard. Fort d'une extraordinaire
expérience politique et diplomatique
( il a été représentant
de l'ONU à Pékin, directeur
de la CIA et vice-président des
Etats-Unis) Bush se révèle
rapidement "manager" de la
crise. Les circonstances internationales
lui sont favorables. Les petites nations
ne peuvent supporter une violence qui
créerait un précédent
pour quiconque se sent l'envie de satisfaire,
aux frais d'un voisin, ses propres ambitions
territoriales.
La majorité des pays
arabes ne peut tolérer que l'un
des leurs puisse un jour devenir la
Prusse du Moyen-Orient. Les Européens
ne peuvent accepter un geste qui les
exposent au chantage du pétrole
d'une seule nation. L'URSS enfin tient
trop à ses nouveaux rapports
avec les USA pour les sacrifier à
un aventurier qui ne l'a même
pas prévenue de ses agissements.
Grâce à l'invitation de
l'Arabie Séoudite, Bush envoie
dans le Golfe un premier contingent
de forces américaines et organise
e peu de jours une vaste coalition anti-irakienne.
L'ONU, de son côté, fournit
une légitimité juridique
et autorise l'Amérique à
agir au nom de la communauté
internationale.
Les erreurs de Saddam
Hussein
Tout donne à penser
que sa stratégie a été
entièrement dominée par
certaines de ses convictions sur la
vulnérabilité morale et
psychologie de l'Occident. Il a pensé
que la présence forcée
en Irak de quelques milliers d'otages
étrangers allait obliger l'Occident
à adopter une conduite plus conciliante.
Lorsqu'il s'est aperçu que son
chantage renforçait l'indignation
de l'opinion publique et n'intimidait
par les gouvernements, il a dû
les libérer. Mais il a continué
à croire que l'opinion occidentale
et en particulier celle des Etats-Unis
n'aurait pas toléré la
vision de ses propres morts sur les
écrans de télévision.
Il a cru ensuite que le mouvement pacifiste
submergerait les sociétés
occidentales et qu'il paralyserait l'action
des gouvernements. Un autre erreur a
été celle de croire qu'Israël
ne résisterait pas à ses
provocations, que l'entrée en
guerre d'Israël dans le conflit
aurait semé la discorde dans
le camps de ses ennemis arabes et brisé
l'unité de la coalition anti-irakienne.
Il n'a pas prévu que
les Américains allaient conseiller
à Israël la modération,
et surtout que le lancement de missiles
Scud sur les villes israéliennes
allait susciter contre lui des vagues
de réprobation et de colère.
Il a réussi, il est vrai, à
conquérir la sympathie des Palestiniens
et des masses arabes en Jordanie, en
Algérie et au Maroc, mais il
a grossièrement surévalué
l'importance des sentiments arabes et
islamiques dans une série d'événements
qui impliquant les intérêts
de quelques-un des plus importants pays
du Golfe.
D'après des textes
de SE Sergio Romano, ambassadeur d'Italie
auprès de l'OTAN, adaptation
de Bertrand Mollier.
A lire au mois d'avril:
Chronologie de la Guerre du
Golfe, du 02.08.1990 au 28.02.1991.
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